Anders Petersen — Lilly, Rose et Scar au Café Lehmitz, Hambourg, 1970 : quand le portrait photo devient complicité
Je me souviens de la première fois où j’ai tenu Café Lehmitz entre les mains. C’était dans la bibliothèque d’un ami, un après-midi pluvieux, et j’ai fait ce que je fais toujours avec les bons livres de photo : je l’ai ouvert au hasard. La page tombée sur Lilly et Scar m’a arrêté. Pas parce que l’image était spectaculaire. Au contraire, elle était terriblement ordinaire : une femme et un homme à une table de bar, des verres devant eux, une lumière qui ne devait pas être bien différente de celle de n’importe quel samedi soir. Et pourtant, quelque chose dans leur regard, dans la façon dont ils occupaient l’espace, m’a fait comprendre que le portrait photo pouvait être autre chose qu’une prise de vue. Il pouvait être un pacte.
Anders Petersen avait vingt-trois ans quand il a commencé à fréquenter le Café Lehmitz, en 1967. Jeune Suédois étudiant la photographie à Stockholm, il avait déjà découvert Hambourg, l’âge, et le quartier de St. Pauli. Le Café Lehmitz était un bouge ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre, à deux pas de la Reeperbahn, fréquenté par des prostituées, des matelots, des proxénètes, des tricheurs et des ivrognes. C’est-à-dire par des gens que l’on photographie rarement sans condescendance. Petersen, lui, est resté trois ans. Il ne passait pas ; il habitait. Il dormait dans la cuisine en échange de garder les enfants du cuisinier. Il pinçait 350 épreuves au-dessus du zinc et disait à chacun : si tu te reconnais, tu peux l’emporter. Au bout de quelques jours, les murs étaient vides.
La photographie de Lilly, Rose et Scar est née de cette proximité. On voit Lilly, assise de face, les yeux droits dans l’objectif, un sourire à peine marqué, comme si elle savait déjà ce que Petersen allait faire de son image. À côté d’elle, Rose — le tatouage sur la poitrine lui a valu son surnom — est venu du travail, d’un restaurant à dix minutes d’ici. Il est bien habillé, sérieux, et ne regarde que Lilly. Derrière, Scar, le petit homme au tatouage sur le bras, avaleur de sabres célèbre, parfois bagarreur, toujours gentil. Petersen raconte que Lilly était en colère contre lui ce soir-là : « Tu ne peux pas te comporter normalement ? Boire une bière comme tout le monde ? Faut-il que tu photographies tout le temps ? » Je me demande si cette colère ne fait pas partie de la force du portrait. Elle dit : on se connaît assez pour que je puisse t’engueuler.
Techniquement, l’image est ce qu’on appelle un portrait environnemental, même si l’environnement n’est qu’à peine suggéré. Le fond est flou, le bokeh d’un bar, des silhouettes d’autres clients, des reflets de verres. Le format est horizontal, le cadrage à hauteur d’homme, presque à la table. On ne regarde pas les sujets de haut. On s’assoit avec eux. La lumière est celle d’un intérieur sans prétention : douce, légèrement chaude, sans contraste agressif. On devine le grain du 35 mm, la pellicule poussée un peu, la lenteur du noir et blanc. Rien n’est parfait. Tout est vrai.
Ce qui me frappe chaque fois, c’est que Lilly ne joue pas. Elle est là, sans maquillage de façade, sans posture de « personnage photographié ». Rose, lui, semble ailleurs dans son regard, mais son corps reste tourné vers elle. Scar, derrière, est à moitié dans l’ombre, comme s’il hésitait encore entre entrer dans le cadre et s’enfuir. C’est peut-être ça que Petersen a compris avant les autres : le portrait photo n’est pas une question de lumière, de focale ou de fond. C’est une question de permission. La permission d’être faible, d’être laid, d’être amoureux, d’être fatigué.
Petersen a souvent répété cette phrase : « Il ne faut pas être fort. Il faut être faible, assez faible pour sentir, pour être impliqué, pour être ce qu’on est. » Je l’ai longtemps trouvée un peu mièvre, je dois l’avouer. Puis j’ai regardé de plus près ses portraits. Et j’ai compris que la faiblesse dont il parle est celle du photographe, pas seulement du sujet. C’est la capacité de ne pas se protéger derrière son appareil. De ne pas devenir un guerrier qui observe. De rester vulnérable au point que les autres se sentent autorisés à l’être aussi.
Quand je compare cette image aux portraits que je rate, je vois souvent la même erreur : je garde trop de distance. Je pense que montrer le décor, la rue, le contexte, donnera du poids. Petersen montre presque rien du Café Lehmitz. Il montre trois visages, trois postures, trois manières d’être ensemble. Et c’est tout. Le décor est dans le regard de Lilly. La Reeperbahn est dans l’angle du coude de Rose. La nuit hambourgeoise est dans la vague fatigue de Scar. On n’a pas besoin d’en voir plus.
J’aime aussi penser à ce que cette photo est devenue. Tom Waits a utilisé une image de Rose et Lilly pour la pochette de Rain Dogs, en 1985. Rose torse nu, penché contre Lilly qui rit. Petersen a accepté parce qu’il aime la musique de Waits. Il a dit qu’ils parlaient la même langue. Je comprends : c’est la langue des gens qui ne se sentent chez eux qu’aux marges, dans les bars, dans les nuits qui ne finissent pas, dans les complicités que l’on ne peut pas expliquer. La pochette de Rain Dogs est devenue un portrait photo culturel presque aussi célèbre que l’image elle-même.
On dit souvent que Café Lehmitz est un document sur la misère, la marginalité, les laissés-pour-compte. Je ne suis pas sûr que ce soit le bon mot. Ce que je vois, c’est plutôt un document sur la tendresse. La tendresse de Lilly pour les hommes qui l’aiment. La tendresse de Rose pour elle. La tendresse de Petersen pour tous les deux. Petersen n’est pas sociologue. Il est frère.
Revenons à Lilly. Elle m’aide à comprendre quelque chose que j’oublie souvent : le sujet d’un portrait photo garde toujours le pouvoir. Son regard dans l’objectif n’est pas passif. Il dit : je te laisse faire, mais je reste là. C’est elle qui donne. C’est elle qui, par son calme, transforme le cliché en photographie. Si elle avait baissé les yeux, l’image serait jolie. Mais elle les a levés. Elle a accepté le regard du photographe et lui a renvoyé quelque chose d’impossible à feindre : la confiance.
Pourquoi cette image, plutôt qu’une autre ? Petersen en a fait des centaines au Café Lehmitz. Je crois que celle-ci reste parce qu’elle ne cherche pas à prouver. Elle ne dit pas : voyez comme la vie est dure, voyez comme les gens sont beaux malgré tout. Elle dit simplement : ils étaient là, ils se reconnaissaient, et un soir de 1970, quelqu’un a eu assez de confiance pour les regarder sans juger. C’est peut-être tout ce qu’on peut demander à un portrait photo : ce moment où deux regards se rencontrent sans se défendre.