Je me souviens de la première fois que j’ai vu cette photo. J’avais 17 ans, je feuilletais un vieux Rolling Stone chez un disquaire de la rue de la Roquette, et je suis tombé sur cette image — un homme nu, recroquevillé en position fœtale contre une femme en noir, qui le regarde sans le regarder. C’était John Lennon. C’était le 8 décembre 1980. C’était la dernière image de sa vie, et je ne savais pas encore que je regardais la photographie la plus célèbre d’Annie Leibovitz.

Annie Leibovitz a 31 ans quand elle débarque au Dakota Building ce matin-là. Elle est la photographe en chef de Rolling Stone depuis 1973, elle a déjà shooté les Rolling Stones en tournée, Mick Jagger sur scène, Patti Smith en feu. Mais ce jour-là, elle a une idée précise. Elle veut Lennon et Ono nus, enlacés, comme une réplique de la pochette de Two Virgins — ce disque de 1968 où ils posaient déjà nus de face. Lennon accepte. Ono refuse d’enlever ses vêtements. Leibovitz insiste un peu, puis s’arrête : « Je n’ai pas insisté plus que ça. Je savais que c’était une question de dignité pour elle, et je respectais ça. »

Le résultat est une image qui n’a rien à voir avec Two Virgins. Là où la pochette de 1968 était une déclaration frontale — deux corps nus, droits, le regard planté dans l’objectif — la photo de Annie Leibovitz est un repli. Lennon est enroulé autour de Ono comme un enfant autour de sa mère, le visage enfoui dans son cou, les jambes repliées. Il n’y a pas de provocation ici. Il y a de la tendresse, et quelque chose de plus inquiétant : une dépendance absolue. Ono, entièrement vêtue de noir, regarde vers l’extérieur du cadre avec une expression impénétrable. Elle ne le tient pas. Elle est là, simplement. Et c’est peut-être ça, le geste le plus radical de l’image — ne pas consoler, ne pas protéger, juste être présente.

Ce qui me frappe techniquement, c’est l’économie de moyens. Leibovitz travaille au Hasselblad, un 80 mm probablement, une seule source de lumière douce venant de la gauche. Le fond est blanc, neutre, presque clinique. Il n’y a pas de décor, pas d’artifice, pas de cette mise en scène grandiose qu’elle développera plus tard pour Vanity Fair avec des équipes de trente personnes et des budgets hollywoodiens. C’est le Leibovitz des débuts — celui du Rolling Stone des années 70, où l’urgence et l’intimité priment sur la production. Et pourtant, cette image est plus puissante que tous ses portraits de stars hollywoodiennes réunis.

Cinq heures après la prise de vue, Mark David Chapman tire cinq balles dans le dos de Lennon devant le Dakota. Leibovitz apprend la nouvelle en rentrant chez elle. Elle rapporte le film au labo, et le lendemain matin, la photo est sur le bureau de Jann Wenner, le fondateur de Rolling Stone. La couverture du 22 janvier 1981 ne porte aucun titre, aucun texte, juste l’image. C’est la seule fois de l’histoire du magazine qu’une couverture est publiée sans légende.

Je repense souvent à ce que Annie Leibovitz a dit de cette image, des années plus tard : « C’est la photographie de ma vie. C’est celle pour laquelle on se souviendra de moi. » Le poids de cette phrase est écrasant. À 31 ans, vous prenez la photo qui définira toute votre carrière, et vous ne le savez même pas au moment où vous appuyez sur le déclencheur. Vous ne savez pas que dans cinq heures, le sujet sera mort. Vous ne savez pas que cette image va devenir un objet de deuil collectif pour des millions de personnes. Vous êtes juste une photographe qui fait son travail, qui essaie de capturer quelque chose de vrai entre deux êtres humains.

Ce qui me fascine, c’est que Leibovitz n’a jamais essayé de reproduire cette image. Elle aurait pu. Elle aurait pu en faire une formule — le nu vulnérable, le contraste habillé/déshabillé, l’intimité frontale. Elle a fait exactement l’inverse. Elle est passée à Vanity Fair, elle a inventé le portrait de célébrité à grand spectacle, les décors pharaoniques, les mises en scène qui coûtent plus cher qu’un court-métrage. Elle a photographié Whoopi Goldberg dans une baignoire de lait, Demi Moore enceinte et nue, la reine Elizabeth II à Buckingham Palace. Elle a construit une carrière monumentale qui l’a menée très loin de ce petit appartement du Dakota. Et pourtant, quand on lui demande quelle est sa meilleure photo, elle revient toujours au 8 décembre 1980.

Je pense que c’est parce que cette image contient quelque chose qu’aucune mise en scène, aucun budget, aucune équipe ne peut produire : la fragilité d’un moment qui ne sait pas encore qu’il est le dernier. C’est une photographie qui ne triche pas, parce que personne ne savait qu’il fallait tricher. Lennon n’a pas posé pour l’Histoire. Il a posé pour une couverture de magazine, un matin d’hiver à New York, enroulé autour de la femme qu’il aimait. Et c’est précisément cette absence de solennité qui rend l’image insoutenable.