Cindy Sherman — Untitled Film Still #21, 1978 : quand la photographie contemporaine joue à faire semblant
Il y a des images qu’on reconnaît avant de savoir pourquoi. La première fois que j’ai vu Untitled Film Still #21 de Cindy Sherman, j’ai cru tomber sur une photographie de plateau oubliée d’un film noir des années cinquante. Une femme dans un intérieur modeste, jupe à carreaux et pull serré, le corps tourné vers une porte, le visage revenant vers l’objectif avec une inquiétude contenue. La lumière est crue, le grain apparent, le cadrage légèrement déséquilibré, comme si le photographe avait été pris de court. Sauf qu’il n’y a pas de plateau, pas de réalisateur, pas d’équipe. Il n’y a que Cindy Sherman, seule, devant son appareil, déguisée en héroïne qu’elle a elle-même inventée.
Cette série, Untitled Film Stills, commencée en 1977 et achevée en 1980, compte une soixantaine d’images en noir et blanc. Sherman y endosse tous les rôles : mannequin, maquilleuse, costumière, directrice photo, réalisatrice. Elle se photographie dans des appartements vides, des chambres d’hôtel, des corridors anonymes, transformés en décors de cinéma par le seul pouvoir des accessoires. Perruques, lunettes, robes d’été, col roulé, manteau de fourrure : chaque détail suffit à convaincre le spectateur qu’il regarde un instantané de fiction. C’est précisément le piège que Sherman nous tend.
Ce qui me trouble dans Untitled Film Still #21, c’est la tension entre le familier et l’inconnu. La scène pourrait être domestique : une femme qui s’apprête à partir, qui vient d’entendre un bruit, qui attend un téléphone. Mais rien n’est raconté. Pas de titre, pas de synopsis, pas de fin heureuse ou tragique. Sherman refuse de donner à son personnage un nom ou une histoire. Elle nous offre seulement l’apparence du cinéma, sans le film. Et c’est là que la photographie contemporaine bascule : l’image n’illustre plus un récit, elle devient le récit lui-même, flottant entre le désir de croire et la certitude d’être trompé.
Je me souviens d’avoir essayé, adolescent, de reproduire ce genre de photo avec une copine du lycée. On avait emprunté une perruque blonde à ma mère, installé un lampadaire derrière un rideau pour imiter la lumière du studio, et posé dans le salon en faisant semblant d’être tristes. Les résultats étaient ridicules. On avait tout : la lumière, le costume, l’expression. Il manquait l’essentiel : le doute. Sherman ne joue pas la comédie, elle joue à la comédie, et c’est cette nuance qui donne à ses images leur force. On sait qu’elle est à la fois l’actrice et le réalisateur, le sujet et le piège. On ne peut plus croire à la scène sans se souvenir qu’elle est fabriquée.
L’image de 1978 repose sur un détail que j’ai longtemps sous-estimé : le regard n’est pas direct. La femme ne nous affronte pas. Elle nous regarde à la dérobée, presque par accident, comme si nous l’avions surprise. Ce regard oblique est habile. Il flatte le spectateur en lui donnant l’illusion d’être un témoin privilégié, comme au cinéma quand la caméra surprend un personnage dans son intimité. Mais Sherman sait exactement ce qu’elle fait : elle simule la spontanéité avec une précision chirurgicale. C’est le même mécanisme que les magazines, les publicités, les films de l’époque : montrer une femme qui ne sait pas être regardée, pour mieux la rendre disponible au regard.
Ce qui place la série au cœur de la photographie contemporaine, c’est cette critique du regard masculin déguisée en hommage au cinéma hollywoodien. Sherman aime le cinéma. Elle a grandi devant la télévision, devant les émissions de l’après-midi, devant les films d’horreur et les mélodrames. Elle ne condamne pas ces images ; elle les reconstitue avec une passion d’amateur. Puis elle déplace le miroir d’un millimètre, et soudain on ne voit plus la scène, on voit la machine qui la produit. On voit la femme comme objet de désir, la femme comme victime, la femme comme mystère, et on voit surtout que ces rôles sont des costumes qu’on peut enfiler et retirer.
Techniquement, les Film Stills sont modestes. Appareil 35 mm, noir et blanc, parfois un trépied, parfois un retardateur. L’objectif est souvent celui d’un photographe amateur, pas d’un grand studio. Sherman développe elle-même, contrôle le grain, le contraste, les tons gris. Elle refuse la perfection du studio hollywoodien pour adopter la texture du souvenir, de la mauvaise copie, du rêve qu’on n’arrive pas à replacer. Ces images ne brillent pas. Elles hésitent. Cette hésitation est leur vrai sujet.
Dans Untitled Film Still #21, le décor est presque vide. Un mur, une porte, un coin de pièce. Pas de meubles lourds, pas de livres, pas de photos au mur. L’absence de détails personnels est un choix. Le personnage n’a pas d’histoire, donc pas de passé. Il n’est que son apparence, sa posture, son manteau. Cette dépossession me rappelle les premières photos que je faisais quand je commençais : je croyais que plus il y avait d’objets, plus il y avait de sens. Sherman m’a appris l’inverse. Un pull, une jupe, un regard mal assuré : c’est déjà trop pour dire quelque chose.
La question que pose l’image n’est pas « qui est cette femme ? » mais « pourquoi voulons-nous savoir qui elle est ? ». Le cinéma, la publicité, la presse people nous ont appris à lire une photographie de femme comme une énigme à résoudre. Sherman met cette habitude en abyme. Elle crée un personnage sans solution, un suspense sans dénouement, un mystère qui n’a pas de réponse. La photographie contemporaine devient alors une forme de philosophie du masque : on ne sait jamais qui est devant l’objectif, parce que le masque est peut-être tout ce qu’il y a.
Je retourne souvent aux Film Stills quand je me sens piégé par les images que je produis. Dans un portrait, il est facile de croire qu’on capture une âme, une vérité, une personne réelle. Sherman me rappelle que nous capturons surtout des conventions : la façon dont quelqu’un sait se tenir, sourire, baisser les yeux. Elle me rappelle que la photo la plus sincère est aussi une performance. Ce n’est pas une raison pour arrêter de photographier, mais c’est une raison pour se demander, avant chaque déclenchement, quel rôle on demande à l’autre de jouer.
Untitled Film Still #21 ne montre pas Cindy Sherman. Elle montre une femme qui n’existe pas, dans un film qui n’a pas été tourné, dans un moment qui n’a pas eu lieu. Pourtant, quarante ans plus tard, on continue de la reconnaître. C’est peut-être le pouvoir le plus dérangeant de la photographie contemporaine : inventer des souvenirs que personne n’a vécus, et les rendre plus vrais que la réalité. Quand je regarde cette image, je n’ai pas envie de savoir la fin. J’ai envie de rester dans la pénombre, avec elle, à faire semblant de croire.
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