Je l'ai vue pour la première fois dans une librairie de Tokyo, au sous-sol d'un grand magasin de Shinjuku. La page était grande, presque A3, et le chien occupait tout l'espace. Un chien errant, vu de profil, qui tourne la tête vers l'objectif avec une agressivité qui ne se justifie pas. Il n'y a pas de menace visible. Juste un trottoir, peut-être une route, et ce regard. Daido Moriyama n'a pas photographié un chien. Il a photographié ce que le Japon refusait de voir de lui-même.
Moriyama est né en 1938 à Osaka, dans une famille qui déménageait constamment à cause du travail de son père. Il a vécu à Tokyo, Hiroshima, Chiba, Shimane. Il a connu la guerre enfant, l'occupation américaine adolescent, et la reconstruction folle des années 1960 comme jeune homme. À 22 ans, il achète un Canon IV Sb d'occasion. À 23 ans, il entre comme assistant chez Eikoh Hosoe, l'un des fondateurs du collectif Vivo. Et pendant trois ans, il ne prend pratiquement aucune photo personnelle. C'est Hosoe qui, excédé, lui ordonne de montrer son propre travail.
Stray Dog, Misawa est le titre que l'on donne aujourd'hui à cette photographie prise en 1971 dans la préfecture d'Aomori, au nord du Japon. Misawa abrite une grande base aérienne américaine, et Moriyama a souvent photographié ces zones de présence militaire étrangère. Le chien est maigre. Son pelage est hirsute. Sa gueule est ouverte, les crocs visibles, et son regard fixe l'objectif avec une méfiance absolue. L'image est grainée jusqu'à l'abstraction, floue, avec un contraste qui écrase les gris. Techniquement, c'est une image de mauvaise qualité. Émotionnellement, c'est un coup de poing.
Moriyama appartenait au courant are, bure, boke — grainé, flou, hors focus — popularisé par la revue Provoke fondée en 1968 par Takuma Nakahira et Yutaka Takanishi. Ce mouvement était une réponse directe au photojournalisme européen dominant au Japon, incarné par Ken Domon et son approche réaliste. Les photographes de Provoke ne croya pas que la photographie reflète fidèlement le monde. Ils pensaient qu'elle produisait des fragments de réalité, marqués par le regard errant de celui qui arpente les rues. Moriyama a participé au deuxième numéro de la revue en 1969.
Le livre Karyūdo (A Hunter), publié en juin 1972, contient cette image. C'est un road trip solitaire à travers le Japon, inspiré par On the Road de Jack Kerouac. Moriyama a emprunté la vieille Toyota d'un ami et photographié en roulant, sans regarder dans le viseur, en acceptant le flou de mouvement, les cadrages de travers, les fragments de bitume et d'infrastructure qui coupent le champ. L'introduction du livre est écrite par Tadanori Yokoo, qui dit de ses images qu'elles ressemblent à "quelqu'un qui parle, sans regarder les gens dans les yeux". Moriyama a publié plus de 150 livres photo depuis 1968. Aucun n'a eu l'impact de celui-ci.
Ce qui me frappe quand je regarde Stray Dog aujourd'hui, c'est le refus de toute pitié. La photographie humaniste montre les exclus avec tendresse. Moriyama montre le chien avec la même distance glaciale qu'il montre tout le reste. Le chien n'est pas une victime. C'est un survivant. Il vit dans un monde qui ne lui appartient pas — une ville américaine implantée sur du sol japonais, une économie qui décolle en laissant derrière elle ceux qui ne peuvent pas suivre. Et Moriyama, au lieu de s'approcher pour le caresser ou le sauver, l'observe avec le même regard froid qu'il observe les néons de Shinjuku.
Il a reçu le Hasselblad Award en 2019 et l'International Center of Photography Infinity Award en 2012. En 2012-2013, la Tate Modern de Londres a organisé une exposition commune Moriyama — William Klein, réunissant les deux photographes qui ont le plus détruit les règles de leur époque. Moriyama est aujourd'hui l'un des photographes les plus actifs du Japon, passé à la photographie numérique compacte dans les années 2000.
Quand je sors avec mon Fuji X-T4 et que je cherche la belle lumière, je pense à Moriyama qui disait qu'il faut oublier tout ce qu'on a appris sur la photographie et simplement shooter. Photographier n'importe quoi, tout ce qui attire l'œil. Ne pas s'arrêter pour réfléchir. La photographie contemporaine a besoin de plus de cette urgence. Moins de composition parfaite, plus de vérité brute.
Je ne sais pas si je pourrais un jour photographier un chien errant avec cette froideur. Je ne sais pas si j'en ai la force. Mais quand je regarde cette image, je comprends que le photographe le plus honnête est celui qui refuse de juger ce qu'il voit. Un chien sur un trottoir, une gueule ouverte, et un homme qui refuse de détourner le regard. C'est tout. Et c'est déjà trop.
Cet article a été publié dans le magazine Dans l'œil du photographe. Pour aller plus loin, retrouvez tous nos regards sur la photographie contemporaine et classique, nos tests matériel et la rubrique « Dans Mon Sac » sur notre site.