Eikoh Hosoe — Barakei, 1961 : quand l’histoire de la photographie bascule dans la rose et l’épée
Je me souviens de la première fois où j’ai tenu un Hosoe. C’était à la librairie 7L, rue de Sèvres, un après-midi de novembre. Le livre s’appelait Barakei. Sur la couverture, un homme nu couché sur un tapis, le corps raide comme une marée arrêtée, un bouquet de roses blanches lui tombant sur le visage. Je ne savais pas encore que je regardais l’une des images les plus chargées de l’histoire de la photographie. Je savais seulement que quelque chose me gênait, et que ce malaise me retenait là, debout, à ne pas tourner la page.
Eikoh Hosoe n’a pas pris cette photographie comme on prend un portrait. Il l’a construite comme un théâtre. En 1961, il a rencontré l’écrivain Yukio Mishima, cet homme que le Japon post-guerre regardait à la fois avec orgueil et inquiétude. Mishima était à la fois aristocrate, nationaliste, romancier de génie et collectionneur de contradictions. Hosoe, issu de la photographie documentaire et du groupe VIVO, était un internationaliste convaincu, mais sensible aux formes classiques. Les deux hommes n’auraient pas dû s’entendre. Et pourtant, ils ont fait Barakei — que l’on traduit souvent par Ordeal by Roses ou Killed by Roses — un livre où le corps de Mishima devient un terrain de bataille entre l’Occident et le Japon, l’érotisme et la mort, la grâce et la violence.
Dans l’image que je garde en tête, on voit Mishima allongé, le torse pâle, les bras repliés, les yeux ouverts. Autour de lui, des roses. Pas des roses romantiques, des roses qui pesent. Des roses blanches, presque funéraires, dont certaines pétales tombent sur sa peau comme des lambeaux de neige. Le décor n’est pas un jardin. C’est l’intérieur de la maison de Mishima, un salon baroque, avec des meubles d’Europe, des tapis sombres, des murs où l’on devine des tableaux. Hosoe a mis Mishima au centre de son propre mythe. Il lui a demandé d’être à la fois Apollon et cadavre, amant et martyr. Le résultat est dérangeant parce qu’il est beau.
Ce qui me frappe quand je relis cette photographie, c’est la manière dont Hosoe joue avec les symboles. L’œuf, parfois présent dans la série, peut évoquer le soleil du drapeau japonais, mais aussi la vulnérabilité, la naissance, la fragilité. Les épines des roses, elles, parlent de souffrance, de piqûre, de passion qui blesse. Mishima tient parfois une épée. On ne sait pas s’il la brandit ou s’il s’y abandonne. Tout est ambigu, comme dans ses romans. L’histoire de la photographie retient souvent Barakei comme un portrait de génie. Moi, je la retiens comme une mise en scène du doute.
On a souvent lu Barakei comme une prémonition du suicide de Mishima en 1970. C’est tentant. Le livre est truffé de motifs funèbres, de roses comme de linceuls, de corps trop immobiles pour être vivants. Mais je trouve cette lecture trop confortable. Je préfère voir ces images comme une conversation : deux artistes qui se défient et se séduisent à travers l’appareil. Hosoe ne photographie pas Mishima. Il photographie ce qui se passe entre eux.
Et c’est là que l’histoire de la photographie m’intéresse le plus. Barakei n’est pas un document. Ce n’est pas un reportage sur l’écrivain japonais le plus célèbre de son temps. C’est une œuvre qui questionne la frontière entre le portrait et la fiction, entre le photographe et le modèle, entre le réel et le mythe. Hosoe ne dit pas : « Voici Mishima. » Il dit : « Voici ce que Mishima et moi avons inventé ensemble. » Cette distinction change tout. Elle rend la photographie active, dramatique, incertaine.
Quand je regarde cette image aujourd’hui, je pense à la technique. Hosoe utilise un noir et blanc profond, avec des contrastes appuyés, des gris qui s’étirent comme de la soie mouillée. Les roses, dans ces tons, perdent leur couleur mais gagnent en texture. On en sent les pétales, les tiges, les épines. Le corps de Mishima, lui, devient sculptural. C’est très lisible, mais c’est aussi très étrange. Le paradoxe de Barakei : plus on regarde, plus on comprend que l’on ne comprend pas.
Il y a dans ce livre une leçon que j’essaie de retenir chaque fois que je prépare un portrait. Ne pas chercher à montrer qui est le sujet. Chercher à montrer ce que le sujet et le photographe deviennent ensemble. Le portrait le plus honnête n’est pas celui qui dit la vérité sur une personne. C’est celui qui dit la vérité sur une relation, fût-elle brève, ambiguë, un peu dangereuse. Barakei est dangereux. C’est pourquoi il dure.
Je referme le livre, et je me demande ce que Mishima aurait pensé de ces images aujourd’hui. Probablement qu’il les aurait aimées. Probablement aussi qu’il les aurait trouvées insuffisantes. C’est ça, le génie du photographe : réussir à tenir l’ambiguïté jusqu’au bout, sans trancher, sans conclure. Hosoe ne nous donne pas la clé. Il nous donne la serrure. Et c’est peut-être la meilleure façon de raconter quelqu’un.