La première fois que j’ai vu une image de Francesca Woodman, je l’ai prise pour un fantôme. Pas une métaphore. Littéralement. Une silhouette féminine nue, floue, qui se fond dans un mur décrépi dont le papier peint s’écaille, comme si son corps n’était qu’une couche de plus, prête à se décoller à son tour. C’était à la Tate Modern, dans une salle un peu sombre, et je suis resté planté devant l’image assez longtemps pour que le gardien commence à me regarder de travers.

L’image s’appelle Space², Providence, Rhode Island, 1976. Francesca Woodman a 18 ans. Elle est étudiante à la Rhode Island School of Design, et elle passe ses après-midi à explorer des bâtiments abandonnés de Providence. Elle y installe son Rolleiflex sur un trépied, règle le retardateur, et se glisse dans le cadre, nue le plus souvent, parfois vêtue d’une robe légère ou de chaussures dépareillées.

Ce qui me fascine dans Space², c’est que Woodman ne se cache pas vraiment derrière le papier peint. Elle l’habite. Son corps épouse le mur comme s’il en avait toujours fait partie. Le haut de son torse est masqué par une large bande de papier décollé ; son ventre et une partie de ses jambes sont visibles, mais flous parce qu’elle a bougé pendant la pose longue. Le résultat est une image qui refuse de trancher : est-elle en train d’apparaître ou de disparaître ? Naissance ou effacement ?

Je ne peux pas regarder cette photo sans penser à ce qu’elle a dû ressentir, seule dans ce bâtiment vide, à 18 ans, à se déshabiller pour l’objectif de son propre appareil. Il y a une solitude radicale dans ces autoportraits qui n’a rien de poseur. Woodman ne se met pas en scène pour être regardée. Elle se met en scène pour tester les limites de sa propre présence. Ses images posent une question que je me suis souvent posée en photographiant : à quel moment un corps cesse-t-il d’être un sujet et devient-il un objet, une forme, une texture, un élément de composition parmi les autres ?

Le choix du format carré 6x6 n’est pas anodin. Le carré refuse la hiérarchie du rectangle. Pas de haut, pas de bas, pas de premier plan ni d’arrière-plan : tout est équivalent. Dans Space², le corps de Francesca Woodman et le mur décrépi ont le même poids visuel. La chair et le plâtre se confondent. C’est une idée radicale pour une jeune femme de 18 ans en 1976 : affirmer que son propre corps n’est pas plus important que le mur contre lequel il s’appuie.

Woodman a produit plus de 800 tirages en huit ans, un rythme frénétique. Elle prenait des photos comme on tient un journal intime. Chaque image était une tentative de répondre à la même question : « Suis-je dans l’image ? Est-ce que j’y entre ou est-ce que j’en sors ? » Elle écrivait ces phrases dans ses carnets, comme si la photographie était moins un art visuel qu’une enquête existentielle.

L’histoire a voulu que cette enquête s’arrête le 19 janvier 1981. Francesca Woodman s’est jetée de la fenêtre de son loft à New York. Elle avait 22 ans. Elle venait d’essuyer un refus du National Endowment for the Arts ; son portfolio envoyé aux photographes de mode n’avait reçu aucune réponse ; une relation amoureuse s’était brisée. Je ne veux pas réduire son œuvre à sa mort, c’est ce que tout le monde fait et c’est une facilité. Mais je ne peux pas non plus faire semblant de l’ignorer. Quand je regarde Space² aujourd’hui, je vois une jeune femme qui répète sa propre absence, image après image, comme si elle s’entraînait à ne plus être là.

Ce qui me trouble le plus, c’est que ses photographies ont survécu. Ses parents, George et Betty Woodman, tous deux artistes, ont conservé les 10 000 négatifs qu’elle avait laissés. Aujourd’hui, Francesca Woodman est exposée au MoMA, à la Tate, au Centre Pompidou. Les mêmes images qu’elle n’arrivait pas à faire publier de son vivant sont devenues des icônes de la photographie contemporaine. Il y a une ironie cruelle là-dedans, un décalage que je n’arrive pas à digérer.

Chaque fois que je retourne voir Space², en reproduction (je n’habite pas à Londres), je remarque un détail nouveau. La dernière fois, c’était une petite tache d’humidité dans le coin supérieur droit du mur. Une tache que personne n’a choisie, que personne n’a composée, et qui pourtant fait partie de l’image autant que le corps de Woodman. C’est peut-être ça, au fond, ce qu’elle essayait de nous dire : que nous ne sommes jamais entièrement les auteurs de notre propre présence. Qu’il y a toujours une tache d’humidité, un papier peint qui s’écaille, un mur qui nous absorbe, et que la photographie est le seul médium capable de rendre cette dissolution visible.