J’ai découvert Graciela Iturbide par hasard, en feuilletant un numéro défraîchi d’Aperture dans la bibliothèque poussiéreuse d’un ami photographe à Mexico. C’était Mujer Ángel — une femme de dos, une longue chevelure noire dégringolant sur une robe traditionnelle, un radiocassette dans la main droite, marchant dans un paysage aride et rocailleux sous un ciel de plomb. Je suis resté figé. L’image ne ressemblait à rien de ce que j’avais vu. Elle n’était ni documentaire pur, ni surréaliste, ni allégorique. Elle était les trois à la fois, sans effort apparent.

Graciela Iturbide est née en 1942 à Mexico, dans une famille bourgeoise et conservatrice qui destinait ses filles au mariage, pas à l’art. Elle voulait d’abord être écrivaine, puis cinéaste — elle s’inscrit au CUEC, le centre universitaire d’études cinématographiques de l’UNAM. C’est là que tout bascule. En 1970, elle assiste à une conférence du photographe mexicain Manuel Álvarez Bravo, le géant de la photographie mexicaine du XXe siècle, et elle comprend que la photographie, et non le cinéma, sera son langage. Elle devient son assistante pendant près de deux ans, sillonnant le Mexique à ses côtés, apprenant à « voir en noir et blanc », comme elle le dit elle-même.

C’est dans le Sonora, au nord-ouest du Mexique, qu’elle prend Mujer Ángel en 1979. Elle travaille alors sur un projet documentaire pour l’Institut National Indigéniste, une commande ethnographique destinée à archiver les modes de vie des peuples autochtones. Les Seris — qui s’appellent eux-mêmes Comcáac — ne sont plus que 500 à l’époque, survivant sur la côte désertique du golfe de Californie. Iturbide passe des semaines avec eux, gagnant leur confiance par sa présence tranquille, sa lenteur. Pas de trépied hyperbolique, pas de studio portatif. Juste un Hasselblad, de la Tri-X, et une patience de guetteuse.

La journée de Mujer Ángel, Iturbide accompagne un groupe Seri vers une grotte ornée de peintures rupestres. Et là, devant elle, une femme marche dans le désert, un transistor-radiocassette à la main. L’objet vient des Américains, avec qui les Seris échangent des paniers tressés et des sculptures contre des produits manufacturés — des cassettes de musique mexicaine, surtout. Iturbide ne prendra qu’une seule photo de cette marche. Une seule. « Un cadeau que la vie m’a fait », dira-t-elle plus tard. « Il y avait la musique qui sortait du poste, ses cheveux tout emmêlés. Elle semblait pouvoir s’envoler dans le désert. »

Ce qui fait la puissance de Mujer Ángel, c’est l’impossible collision qu’elle met en scène. Le vêtement traditionnel de la femme — la jupe ample, le chemisier à manches longues, les pieds nus ou presque — raconte des siècles de culture Seri, de rituels, d’appartenance à cette terre désertique. Et puis ce boombox. Un bloc de plastique gris, anachronique, absurde. Mais elle ne le porte pas comme un fardeau. Elle ne semble ni aliénée ni victime. Elle marche, droite, déterminée, et l’objet dans sa main est presque une extension naturelle de son corps — ni modernité triomphante, ni tradition bafouée. Juste une femme Seri, en 1979, qui écoute peut-être de la ranchera en traversant le désert de ses ancêtres.

Je pense souvent à la composition de l’image quand je m’ennuie devant des photos trop propres, trop composées, trop « parfaites ». Iturbide cadre la femme exactement au centre, de dos, traversant le tiers inférieur du cadre — une audace de composition que les manuels de photographie déconseillent systématiquement. Centrer un sujet de dos, c’est la garantie d’une image plate et sans dynamisme, dit la règle. Iturbide s’en fout. Le résultat est monumental. La silhouette noire de la femme se découpe sur le ciel blanc-gris uniforme, presque comme un pochoir. Le sol est texturé, caillouteux, organique. Et la diagonale implicite de sa marche — de la gauche vers la droite — crée une tension qui empêche l’image d’être statique.

Il faut aussi parler de ce qu’Iturbide ne montre pas. Elle ne montre pas le visage. Elle ne montre pas les peintures rupestres qui étaient le but de l’expédition. Elle ne montre pas les autres Seris. Elle ne montre rien qui pourrait expliquer, commenter, contextualiser. Il n’y a que cette femme, ce désert, ce boombox. Et c’est dans ce dépouillement radical que l’image accède à ce que j’appelle l’universel — un lieu photographique où le particulier d’une scène devient soudain une fable sur la condition humaine, sur ce que signifie vivre entre deux mondes, deux époques, deux langages.

Graciela Iturbide a photographié bien d’autres choses depuis : les femmes souveraines de Juchitán, les iguanes-couronnes de Nuestra Señora de las Iguanas, la chambre à coucher de Frida Kahlo, les cimetières mexicains pendant la fête des morts. Elle est la première photographe mexicaine à avoir reçu le prestigieux prix Hasselblad, en 2008. Mais Mujer Ángel reste, pour moi, son image la plus pure — parce qu’elle contient tout Iturbide en une seule fraction de seconde. La patience du regard documentaire. La magie du hasard transformé en symbole. L’absence de jugement, remplacée par une complicité profonde avec le sujet. Et ce mystère, ce point d’interrogation ouvert sous la plante des pieds de la femme Seri, qui nous empêche de refermer la photo sur une signification définitive.