Je me souviens du premier dessin à la craie que j'ai vraiment regardé. J'avais sept ans, c'était sur le trottoir devant chez moi, et ça représentait une voiture avec des roues carrées. Je n'ai pas pensé à photographier ce dessin. Personne ne pense à photographier les dessins des enfants. Sauf Helen Levitt. Entre 1937 et 1945, elle a pris près de deux cents photographies de ces graffiti éphémères sur les trottoirs de New York. Ce n'est pas une série célèbre. Ce n'est même pas sa série la plus connue. Mais c'est peut-être la plus honnête.
Helen Levitt est née en 1913 à Brooklyn. Elle est morte en 2009, à 95 ans, toujours à New York. Elle n'a pratiquement jamais quitté cette ville. Pendant soixante ans, elle a arpenté les rues des quartiers pauvres — hispaniques, italiens, juifs — avec un appareil discret, souvent un Leica 35 mm. Elle ne posait personne. Elle ne demandait rien. Elle attendait que le hasard fasse son travail. Et le hasard, à New York, travaille beaucoup.
Ce qui la distingue des autres photographes de rue de son époque, c'est son refus du spectacle. Walker Evans photographiait la dignité de la pauvreté. Weegee traquait le crime et le sang. Henri Cartier-Bresson saisissait le moment décisif, cette géométrie parfaite où tout s'aligne. Levitt, elle, photographiait l'ordinaire à son niveau le plus bas : les enfants qui jouent, les passants distraits, et surtout ces dessins à la craie qui disparaissent avec la pluie.
Les dessins à la craie sont une culture qui n'existe plus. Dans les années 1930 et 1940, les enfants de New York transformaient les trottoirs en territoires. Ils dessinaient des chevaux, des chars, des guerres, des messages. "Olga stinks", lit-on sur l'une des photographies de Levitt. "Mother's Friend", sur une autre, avec un dessin de charrette. Ces inscriptions n'ont aucune valeur artistique au sens conventionnel. Elles sont laides, maladroites, écrites par des mains qui tremblent encore. C'est précisément pourquoi Levitt les a photographiées.
Elle a rencontré Walker Evans en 1938. C'est lui qui l'a encouragée à photographier sérieusement. Elle a aussi été proche de James Agee, l'écrivain, qui a écrit l'essai de son premier livre, A Way of Seeing, publié en 1965 par Viking Press. Ce livre contenait ses photographies de rue classiques — enfants qui dansent, hommes qui discutent, ombres sur le bitume. Mais les dessins à la craie n'y figuraient pas encore. Ils attendaient. Ce n'est qu'en 1987 que ces images ont été rassemblées dans In the Street: Chalk Drawings and Messages, New York City 1938–1948. Quarante ans après les avoir prises. Quarante ans de patience.
Techniquement, ces photographies sont remarquables. Levitt utilisait un Leica avec un objectif 50 mm, souvent à grande ouverture pour isoler les surfaces de bitume. Le grain est visible. Les contrastes sont durs. Le noir et blanc n'est pas esthétique — il est documentaire. Chaque image est un gros plan serré, presque au ras du sol. On voit la craie blanche sur le gris du trottoir, parfois une chaussure d'enfant au bord du cadre, parfois un bout de grille d'égout. Il n'y a pas de ciel. Il n'y a pas d'horizon. Juste le sol et ce qui s'y inscrit.
Quand je regarde ces images aujourd'hui, sur mon écran calibré, je pense à tout ce que je rate en sortant avec mon Fuji X-T4. Je cherche la belle lumière, le beau sujet, la belle composition. Levitt ne cherchait rien de tout cela. Elle se baissait. Elle regardait ce que les autres écrasaient du pied. La photographie contemporaine parle beaucoup de "regard". Levitt n'a pas un regard. Elle a une posture. Elle est à genoux.
Il y a une mélancolie profonde dans cette série. Ces enfants sont morts depuis longtemps. Ces trottoirs ont été refaits. Ces quartiers ont été gentrifiés. Les dessins à la craie ont été remplacés par des graffitis au spray, puis par des tags, puis par rien du tout — les enfants ne jouent plus dehors comme avant. Les photographies de Levitt sont des tombes. Pas des tombes tristes. Des tombes légères, colorées même en noir et blanc, qui disent : quelqu'un était là, quelqu'un a dessiné quelque chose, et pendant quelques heures, avant que la pluie ne passe, cela existait.
Levitt a reçu une bourse du Museum of Modern Art en 1943. Ses œuvres sont dans les collections du Whitney, du MoMA, de la Fundación MAPFRE. Mais elle n'a jamais cherché la gloire. Elle n'a jamais donné beaucoup d'interviews. Elle n'a pas écrit de manifeste. Elle a juste marché, jour après jour, et regardé. C'est peut-être la leçon la plus difficile à apprendre de son travail : la photographie contemporaine n'a pas besoin d'idée. Elle a besoin de temps.
Je ne sais pas si je pourrais un jour faire une série comme celle de Levitt. Je ne sais pas si j'ai la patience de me pencher sur un trottoir pendant dix ans. Mais quand je regarde ses images, je comprends que la photographie la plus humble peut être la plus durable. Un dessin à la craie sur du bitume, photographié par une femme silencieuse de Brooklyn, devient un témoignage sur l'enfance, la ville, et ce qui disparaît sans qu'on y pense. C'est cela, peut-être, que je cherche quand je sors avec mon appareil. Pas la photo parfaite. Mais la photo qui dit : j'ai vu quelque chose que personne d'autre n'a vu.
Cet article a été publié dans le magazine Dans l'œil du photographe. Pour aller plus loin, retrouvez tous nos regards sur la photographie contemporaine et classique, nos tests matériel et la rubrique « Dans Mon Sac » sur notre site.