Nan Goldin a toujours dit que son appareil photo était une extension de sa main. Pas un outil, pas un instrument — un membre. Quelque chose qui ne se détache pas, qui ne se pose pas, qui ne se range pas. Quand je regarde ses images du début des années 1980, je pense à ça : une main qui tient un appareil et qui ne le lâche jamais, même quand tout s’effondre. Surtout quand tout s’effondre.
Nan one month after being battered, 1984 est l’image qui me hante depuis que je l’ai vue pour la première fois. Un autoportrait frontal. Le visage de Nan Goldin, les deux yeux ouverts, le gauche gonflé, la paupière inférieure rouge, le blanc de l’œil injecté de sang. La bouche peinte d’un rouge à lèvres impeccable, presque provocateur. Les cheveux coiffés, une boucle d’oreille en perle. Et ce regard qui ne demande rien, n’accuse personne, ne supplie pas. Il constate. Il dit : voilà, c’est arrivé, c’est moi, regardez.
L’histoire derrière l’image est d’une violence ordinaire. En 1984, Nan Goldin vit avec Brian, son compagnon. Une nuit, après une dispute, il la bat si violemment qu’elle manque de perdre l’œil gauche. Elle le quitte, mais ne porte pas plainte. Elle fait ce qu’elle a toujours fait : elle prend son appareil photo. Un mois plus tard, elle se place devant l’objectif et documente ce qui reste. Pas pour dénoncer, pas pour témoigner au sens juridique du terme. Pour ne pas oublier. Pour que la douleur ait une forme, une couleur, une date. Pour que ça existe.
Ce qui me bouleverse dans cette image, c’est l’absence de pathos. Nan Goldin ne se présente pas en victime. Elle ne pleure pas, ne cache pas son visage, ne détourne pas le regard. Elle est là, droite, frontale, maquillée, coiffée — comme si elle allait sortir, comme si elle allait dîner, comme si elle défiait le monde de la regarder et de détourner les yeux le premier. Ce rouge à lèvres, ce détail qui me semble à chaque fois plus important que la blessure elle-même. C’est un acte de résistance minuscule et immense. Une femme battue qui se remet du rouge à lèvres. Qui refuse de disparaître dans la douleur.
Cette image, elle l’a incluse dans The Ballad of Sexual Dependency, ce diaporama de près de 700 photographies qu’elle projetait dans les clubs et les galeries de New York, accompagné de morceaux de Velvet Underground, de Maria Callas, de Nina Simone. The Ballad, c’est le journal intime que Nan Goldin a laissé le monde lire. La vie de sa « famille élargie » — les drag queens de Boston, les junkies du Bowery, les amants du Lower East Side, les amis qui meurent du sida les uns après les autres. Une œuvre qui ne fait pas de distinction entre l’art et la vie, qui refuse la frontière entre le photographe et le sujet, entre le document et la confession.
Je me souviens d’avoir vu The Ballad projetée dans une rétrospective, il y a quelques années, et d’avoir ressenti quelque chose de très rare : la sensation que la photographie peut être aussi urgente que la respiration. Les images de Nan Goldin ne sont pas composées au sens classique. Elles sont souvent floues, mal cadrées, la lumière est crue, le flash direct. Mais elles ont une vérité que je n’ai jamais trouvée ailleurs. Chaque image dit : j’étais là, j’ai vécu ça, je l’ai photographié parce que c’était la seule chose que je pouvais faire. Photographier comme on respire. Photographier pour ne pas mourir.
Nan Goldin a survécu à tout. À la violence conjugale, à l’addiction à l’héroïne, à l’épidémie de sida qui a emporté la plupart de ses amis, à une overdose dont elle a réchappé de justesse. Et à chaque fois, elle a photographié. Pas comme un reporter de guerre qui documente le monde extérieur. Comme une femme qui documente sa propre vie, qui refuse de détourner le regard, qui transforme sa souffrance en image et son image en preuve. Preuve qu’elle a existé, qu’elle a aimé, qu’elle a souffert, qu’elle est encore là.
Aujourd’hui, à soixante-treize ans, Nan Goldin est devenue une activiste majeure, fondatrice de P.A.I.N., le groupe qui lutte contre la crise des opioïdes et la famille Sackler, les milliardaires qui ont fait fortune avec l’OxyContin. Elle a mené des actions dans les musées, jeté des flacons de médicaments dans les galeries, forcé des institutions à retirer le nom Sackler de leurs murs. La même femme qui se photographiait le visage tuméfié en 1984 est aujourd’hui l’une des voix les plus puissantes contre l’impunité pharmaceutique. Le combat a changé, l’arme est restée la même : le regard.
Quand je repense à Nan one month after being battered, je me dis que cette image est le manifeste de toute son œuvre. Un visage. Un flash. Un rouge à lèvres. Et la force de dire : voilà ce qui m’est arrivé. Je ne vais pas baisser les yeux. C’est à vous de regarder. Nan Goldin a passé sa vie à poser cette équation simple et impossible : la photographie peut sauver une vie. Pas au sens métaphorique. Littéralement. Ce cliché de 1984, elle l’a pris pour ne pas disparaître. Et elle n’a pas disparu. Elle est toujours là, l’appareil à la main, le regard droit, le rouge à lèvres impeccable.