Rinko Kawauchi — Illuminance : quand la photographie contemporaine fait de l’ordinaire un poème
Il y a des photographes qu’on devine avant de les comprendre. Rinko Kawauchi est de ceux-là. La première fois que j’ai ouvert Illuminance, je me suis arrêté sur une page presque vide : une feuille de lotus, une goutte d’eau parfaitement ronde posée au centre, et autour, le vert d’un jardin japonais que la lumière semblait avoir lavé. Je n’ai pas pensé « belle image ». J’ai pensé : « elle a vu quelque chose que je ne savais pas voir ». C’est exactement ce que fait la photographie contemporaine quand elle fonctionne : elle transforme notre regard en lieu plus sensible.
Cette image de la goutte sur la feuille est devenue un peu célèbre dans le livre Illuminance, publié en 2011 par Aperture après des années de travail. Kawauchi l’a prise dans le format carré 6x6 qu’elle affectionne, avec des couleurs pastel, une netteté douce, et cette manière qu’elle a de mettre le soleil presque dans le viseur. La goutte n’est pas une anecdote de nature morte. Elle est un monde miniature. On devine, dans son reflet, un ciel inversé, des nuages ramenés à la taille d’un bijou. La feuille, avec ses nervures, devient une carte. L’eau devient verre. Tout bascule vers le métaphore.
Ce qui me touche chez Kawauchi, c’est qu’elle ne cherche pas le moment décisif. Elle n’attend pas le photographe heroïque. Elle marche, elle regarde, elle accepte que le monde soit fragile. Elle a commencé sa carrière en 2001 avec trois livres publiés simultanément — Utatane, Hanabi, Hanako — et depuis, elle a construit une œuvre faite de petites apparitions : une main qui tient une grenouille, un essaim d’oiseaux au-dessus de l’eau, un escalier baigné de lumière, un vol de corbeaux contre un ciel blanc. Dans Illuminance, tout cela tient ensemble comme un souffle. Le livre est relié à la japonaise, sans pagination fixe, pour qu’on puisse le feuilleter dans l’ordre qu’on veut. L’image n’est pas un produit fini. Elle est un battement.
Je me souviens avoir essayé, un matin d’été à Paris, de photographier comme elle. J’avais un Fuji X-T3 et un 35mm, je me suis levé tôt, j’ai cherché la rosée sur les feuilles. J’ai raté. Mes images étaient soit trop nettes, soit trop fades. Soit je montrais la goutte d’eau comme un sujet, soit je la perdais dans le flou. Le problème, c’est que je voulais « faire une belle photo de Kawauchi ». Elle, elle ne fait pas de belles photos. Elle laisse le monde être. Sa photographie contemporaine n’est pas un style qu’on imite. C’est une posture qu’on apprend, lentement, en renonçant à la perfection.
Revenons à la feuille. Si on regarde bien, la composition est presque absente. La goutte n’est pas placée selon la règle des tiers, elle est simplement là, où elle est tombée. Le fond est vert, uniforme, sans drame. Il n’y a pas d’ombre contrastée, pas de noir profond. Tout est dans la demi-teinte, dans l’entre-deux. C’est une photographie qui refuse de crier. Elle parle bas, mais elle dit beaucoup. Elle dit que la beauté n’a pas besoin d’être imposée. Elle dit que le temps, dans une goutte d’eau, est suspendu. Elle dit que le photographe n’est pas un conquérant, mais un témoin.
Kawauchi a souvent parlé de la fragilité du monde. Après le triple désastre de 2011 au Japon — séisme, tsunami, accident nucléaire — elle a photographié le Tohoku de manière oblique, sans spectacle, sans victimes en gros plan. Elle a montré des colombes noires et blanches, des rivières, des ciels. Elle disait que la lumière, chez elle, obscurcit autant qu’elle révèle. C’est une idée forte : la photographie contemporaine n’est pas là pour tout éclairer. Elle est là pour rendre sensible ce que nous ne pouvons pas maîtriser. La goutte sur la feuille, dans son impermanence, devient un symbole de cette fragilité. Elle va sécher. La feuille va tomber. L’image, elle, reste.
Quand je regarde cette photographie aujourd’hui, je pense à la pratique. Pas à la théorie. Je pense à ces matins où je sors avec mon appareil en pensant que je vais « capturer » quelque chose, et où je rentre avec des images correctes mais sans âme. Kawauchi me rappelle que le sujet n’est pas la feuille. Le sujet est la relation entre la feuille, la lumière, le photographe et le temps. Si l’une de ces choses manque, l’image devient illustration. Si elles sont là, elle devient poésie.
Ce n’est pas un hasard si Illuminance s’appelle ainsi. Le mot désigne la quantité de flux lumineux par unité de surface. C’est un terme de physique, presque froid. Mais Kawauchi lui redonne de la chaleur. Pour elle, l’illuminance n’est pas une mesure. C’est une présence. C’est la façon dont la lumière habite les choses sans les posséder. La goutte n’appartient pas à la feuille. La lumière n’appartient pas à la goutte. Elles se rencontrent un instant, et c’est cet instant qu’elle photographie.
J’ai appris quelque chose en regardant Kawauchi : la photographie contemporaine ne doit pas toujours en dire plus. Parfois, elle doit en dire moins, mais mieux. Une goutte d’eau, une feuille, une lumière du matin : ce n’est pas petit. C’est exactement la bonne taille pour un émerveillement. Et dans un monde qui crie sans cesse, savoir photographier le silence est déjà une forme de résistance.
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