Saul Leiter — Through Boards, c. 1957 : Quand le regard photographique devient abstraction

Je me souviens de la première fois où j’ai vu Through Boards de Saul Leiter. C’était dans une librairie berlinoise, l’hiver 2012, entre trois cartes postales et un livre épuisé intitulé Early Color. J’ai cru à une erreur. Cette image n’était pas une peinture de Rothko — c’était une photographie, prise dans la rue, à travers des planches de bois. Et pourtant, la composition, les tons sombres, la bande de couleur qui la traverse : tout respirait l’abstraction expressionniste.

Saul Leiter est né en 1923 à Pittsburgh. Il est arrivé à New York dans les années 1940 pour devenir peintre. Il voulait être un artiste, pas un photographe. C’est cette formation de peintre — son goût pour Bonnard, Vuillard, les Nabis — qui a façonné ce regard photographique unique. Leiter ne photographiait pas la ville ; il photographiait la peinture que la ville devenait sous son objectif.

Through Boards, vers 1957, est l’exemple parfait de cette alchimie. Le cadre est presque entièrement occupé par des planches de bois verticales, sombres, usées. Entre les lames, on devine des formes floues : une voiture blanche, des silhouettes de passants, des reflets de vitrines. L’image est à la fois réaliste et abstraite. Elle est ce que Juan Bufill appelle une « synthèse rare » : le réel et le signe, le document et le rêve.

Ce qui me frappe chaque fois que je reviens sur cette image, c’est la lenteur du regard qu’elle exige. On ne peut pas la consommer en un clic. Il faut s’arrêter, accepter l’obstruction des planches, laisser l’œil glisser entre les fentes, reconstruire l’espace au-delà. Leiter disait : « Je pense que des choses mystérieuses se passent dans des lieux familiers. » Il ne cherchait pas l’exotique. Il photographiait son quartier, l’East Village, dans un rayon de quatre pâtés de maisons. Le mystère n’est pas dans le monde ; il est dans la façon dont on le regarde.

Techniquement, Through Boards est une épreuve chromogène de 34,2 sur 22,6 cm, aujourd’hui conservée à la National Gallery of Art. Leiter utilisait du film bon marché, souvent du Kodachrome, avec une sensibilité lente qui le forçait à travailler différemment des photographes de rue classiques. Pas de fraction de seconde décisive à la Cartier-Bresson. Pas de noir et blanc dramatique. À la place : des tons voilés, des surfaces floues, des couches de verre, de neige, de pluie, de bois qui filtrent la réalité. Son regard photographique est un regard à travers des filtres — et ces filtres sont le sujet.

Pendant quarante ans, Leiter a été oublié. Il avait exposé au MoMA dans les années 1950, publié dans Harper’s Bazaar et Life, mais il n’avait pas de « projet ». Seulement des images. Des milliers de diapositives enfermées dans des boîtes, empilées dans son appartement de New York. C’est Margit Erb qui a organisé ce chaos, trouvé l’éditeur Steidl, et permis la sortie de Early Color en 2006. À quatre-vingt-trois ans, Leiter est devenu soudainement célèbre. Il est mort en 2013, un an après cette redécouverte tardive.

Quand je regarde Through Boards aujourd’hui, je pense à la pratique photographique. À ces moments où l’on passe devant un chantier, un échafaudage, des planches clouées sur une fenêtre, et où l’on hésite à lever l’appareil. Leiter n’a pas hésité. Il a vu dans l’obstacle une opportunité de composition. Les planches ne sont pas un problème à contourner ; elles sont le tableau. La voiture blanche n’est pas le sujet ; elle est la tache de lumière qui équilibre le noir. Les passants ne sont pas des personnages ; ils sont des indices, des traces, des “signes” que le réel laisse traîner.

C’est peut-être cela, le regard photographique au sens le plus fort : la capacité à transformer la contrainte en choix esthétique. Leiter ne dominait pas la rue. Il ne la traquait pas. Il se laissait filtrer par elle. Et dans ce filtrage, dans cette fragmentation, dans cette acceptation de ne pas tout voir, il a trouvé une forme de beauté que la peinture seule n’aurait pas pu atteindre — parce qu’elle est indexée, parce qu’elle a eu lieu, parce qu’une voiture blanche est réellement passée là, un jour de 1957, entre des planches de bois, dans l’œil d’un photographe qui croyait qu’on l’oublierait.