La première fois que j’ai vu une photographie de Sebastião Salgado, j’ai cru à un trucage. Une fosse immense, ouverte dans la terre rouge de l’Amazonie comme une blessure chirurgicale. Des milliers et des milliers de silhouettes humaines, minuscules, accrochées aux parois de cette excavation par des échelles de fortune, des cordes, des planches. Pas des individus, pas des visages : des points. Une fourmilière humaine creusant sa propre tombe à la recherche d’or. J’ai pensé à une reconstitution, à un péplum biblique dont on aurait égaré le Technicolor. Puis j’ai lu la légende : Serra Pelada, État du Pará, Brésil, 1986. Sebastião Salgado n’avait rien truqué. Il avait juste regardé ce que personne ne voulait voir, et il l’avait fait avec une patience qui tient de l’obsession.
Salgado n’était pas photographe au départ. Né en 1944 dans une ferme du Minas Gerais, il a d’abord été économiste. Diplômé de São Paulo, doctorant à Paris, fonctionnaire international. C’est en Afrique, pour le compte de l’Organisation Internationale du Café, qu’il découvre la photographie. Pas comme un hobby, pas comme une échappatoire. Comme une autre façon de poser les mêmes questions qu’un économiste : qui travaille, dans quelles conditions, pour quel salaire, et qu’est-ce que ça dit du monde ? En 1973, à vingt-neuf ans, Sebastião Salgado abandonne la macroéconomie pour un Leica. Il ne photographiera plus jamais autre chose que le travail, la migration, la terre — les grandes forces qui broient et façonnent les corps humains.
Serra Pelada, en 1986, c’est le Klondike brésilien à l’échelle industrielle. Cinquante mille hommes — garimpeiros, chercheurs d’or clandestins — creusent à la pelle et à la pioche un cratère qui avale chaque jour un peu plus de forêt amazonienne. Pas de mécanisation, pas de sécurité, pas de contrat. Les hommes paient soixante centimes par sac de terre remonté — trente à soixante kilos à chaque voyage. Certains font soixante allers-retours par jour dans la boue, sur des échelles de bambou qui ploient sous le poids. Sebastião Salgado a passé quatre semaines au milieu d’eux. Quatre semaines à dormir dans la poussière, à manger ce qu’il trouvait, à photographier sans relâche ce qui ressemblait moins à une mine qu’à une vision de l’Enfer — ou de l’Ancien Testament.
Ce qui frappe d’abord, c’est l’échelle. Salgado photographie depuis le bord du cratère, en plongée vertigineuse. Les hommes ne sont plus des hommes. Ils sont une texture, une matière organique qui tapisse la roche. Dans les images les plus célèbres, on voit des files de garimpeiros monter les échelles, le sac de terre sur le dos, comme une procession médiévale. L’absence de couleur — Sebastião Salgado n’a jamais photographié Serra Pelada autrement qu’en noir et blanc — transforme la scène en gravure. La boue et la sueur et la peau se confondent dans une même gamme de gris. On ne distingue plus le minéral de l’humain. C’est exactement ce que Salgado veut qu’on voie.
J’ai essayé, moi aussi, de photographier des foules. Un 14 juillet à Paris, le défilé militaire, les Champs-Élysées noirs de monde. J’avais un 35 mm, une pellicule Tri-X, l’ambition de faire du grand reportage. Résultat : des têtes coupées, des flous de bougé, des compositions qui ne disaient rien. Ce que Salgado fait à Serra Pelada n’a rien à voir avec le hasard. Chaque image est construite avec une rigueur de peintre classique. Les lignes des échelles traversent le cadre comme des diagonales de Delacroix. La lumière, ce gris épais et dramatique qui est devenu sa signature, sort d’un traitement chimique à neuf bains dont il a mis des années à perfectionner la formule. Sebastião Salgado n’est jamais là par accident. Il est là pour composer une fresque.
Et puis il y a ce qu’on ne voit pas dans les images. Les maladies, la violence, les accidents mortels. À Serra Pelada, on mourait de chute, d’épuisement, de coups de couteau pour un filon contesté. Des dizaines de femmes y travaillaient aussi, transportant la terre dans des bassines, triant les pépites à la batée. Salgado a photographié tout cela — les blessures, les visages, les corps brisés. Mais les images qui restent, les images iconiques, sont celles de la masse anonyme. Ce choix n’est pas un oubli. Il est une thèse. Sebastião Salgado nous dit : regardez l’humanité comme une force géologique. Regardez ce qu’elle accepte de subir.
L’histoire de la publication est elle-même une légende. Salgado revient du Brésil avec des planches-contact qu’il développe lui-même dans son laboratoire parisien. Il les confie au bureau londonien de Magnum Photos, où un jeune directeur nommé Barry Latergan les reçoit un matin de 1987. Le paquet contient une quarantaine de tirages 24×30. Latergan les regarde. Une heure plus tard, il est dans le bureau de Michael Rand, le directeur artistique du Sunday Times Magazine. Il double le prix habituel d’un reportage. Rand répond : « Oui, bien sûr. » La story fait six pages. Le lendemain, le téléphone de Magnum ne s’arrête plus. Le V&A Museum achète les tirages. Saatchi & Saatchi appelle. En une matinée, Sebastião Salgado est passé du statut de photographe confidentiel à celui de star mondiale. Et surtout, il a fait accepter le noir et blanc à une époque où tout le monde ne jurait que par la couleur. Une révolution en six pages.
Je pense souvent à ce que serait devenu Salgado s’il était resté économiste. Il aurait publié des rapports, donné des conférences, peut-être rejoint le FMI. Il aurait chiffré la pauvreté au lieu de la photographier. Mais les chiffres ne font pas pleurer. Les chiffres ne vous obligent pas à regarder un homme porter soixante kilos de terre sur une échelle de bambou pour soixante centimes. Sebastião Salgado a compris quelque chose que les sciences sociales oublient parfois : la dignité est une question de regard, pas de données. Quand vous photographiez un garimpeiro comme un héros de la fresque — comme un personnage de Michel-Ange qui aurait pris l’escalier du Jugement dernier — vous ne faites pas du reportage. Vous faites de la résistance.
Salgado est mort en mai 2025, à quatre-vingt-un ans. Il laisse derrière lui Workers, Migrations, Genesis — trois monuments qui sont aussi trois façons de poser la même question : comment les êtres humains habitent-ils la terre, et que font-ils de leur force ? Serra Pelada est le premier chapitre de Workers, et peut-être le plus pur. Cinquante mille hommes, un trou dans la forêt, et un photographe qui a décidé que leur misère méritait d’être belle. Pas belle au sens décoratif. Belle au sens où elle vous empêche de détourner les yeux.