Regards · Le magazine

Stephen Shore — Beverly Boulevard and La Brea Avenue, Los Angeles, 1975

Stephen Shore a transformé un carrefour ordinaire de Los Angeles en un manifeste de la photographie contemporaine en couleur. Une leçon de regard sur l'Amérique banale.

Je me souviis de la première fois où j'ai vu Beverly Boulevard and La Brea Avenue. C'était sur un écran d'ordinateur, dans un article sur la photographie contemporaine, et j'ai d'abord cru que c'était une image de Google Street View. Un carrefour. Des voitures. Des enseignes. Un ciel bleu sans nuages. Rien qui justifie qu'on s'y arrête. Et pourtant, je n'ai pas défilé. Je suis resté devant cette image pendant plusieurs minutes, à essayer de comprendre pourquoi elle me tenait.

Stephen Shore est né en 1947 à New York. Il a grandi dans quelques pâtés de maisons de Manhattan et n'a pas quitté cette île avant ses vingt-trois ans. En 1972, il part pour Amarillo au Texas avec un ami. Il ne sait pas conduire. Son premier regard sur l'Amérique passe par la fenêtre passager. C'est un choc. Il décide de le photographier. Pas les monuments. Pas les paysages grandioses. Les stations-service, les motels, les parkings, les carrefours. Ce que les autres ne voient plus parce qu'ils y passent tous les jours.

Beverly Boulevard and La Brea Avenue est prise le 21 juin 1975 à Los Angeles. Shore utilise alors un Deardorff 8×10, un appareil de grand format qui pèse plus de cinq kilos et qui s'utilise sur trépied. Chaque prise de vue est une opération. Le photographe disparaît sous une cape noire. L'image dans le viseur est à l'envers. Le temps de pose est long. Le grain n'existe pas. Ce qui existe, c'est une netteté hallucinante, une profondeur de champ qui rend chaque détail lisible — la rouille sur un pare-chocs, le reflet sur une vitrine, la texture du bitume sous le soleil californien.

Ce qui frappe dans cette image, c'est l'absence de sujet. Il n'y a pas de protagoniste. Pas d'action. Pas de moment décisif à la manière de Cartier-Bresson. Juste un carrefour, des voitures arrêtées à un feu rouge, une station-service Chevron, des palmiers, des enseignes, un ciel d'un bleu presque agressif. Shore ne choisit pas un angle dramatique. Il se place là où n'importe qui se tiendrait. Il ne cadre pas pour exclure le chaos. Il l'inclut. La photographie contemporaine, à travers Shore, apprend à ne plus chercher le beau. Elle apprend à regarder ce qui est là.

La couleur est le véritable sujet de l'image. En 1975, la photographie en couleur n'est pas considérée comme un art sérieux. Elle est réservée à la publicité, aux albums de famille, à la mode. Shore, avec William Eggleston et Joel Meyerowitz, fait la guerre à cette idée. Il dit : « Voir quelque chose d'ordinaire, quelque chose que vous voyez tous les jours, et le reconnaître comme une possibilité photographique — c'est ce qui m'intéresse. » Dans cette image, le rouge des enseignes ne vaut pas mieux que le gris du bitume. Le bleu du ciel ne domine pas le vert des palmiers. Tout est égal. Tout est digne d'être vu.

Je pense souvent à cette photographie quand je sors avec mon Fuji X-T4. Je cherche le beau sujet, la belle lumière, la belle composition. Shore ne cherchait rien de tout cela. Il posait son trépied à un carrefour et attendait que la lumière soit correcte. Pas spectaculaire. Correcte. Il a passé des années sur la route, de 1973 à 1986, accumulant des images qui formeront la série Uncommon Places. Le livre paraît en 1982 chez Aperture. Il contient soixante et une images. Celle de Beverly Boulevard en fait partie. Elle n'est pas la plus célèbre — on cite plus souvent Room 125, Westbank Motel ou U.S. 97, South of Klamath Falls. Mais elle résume parfaitement la méthode.

Shore a été le premier photographe vivant à avoir une exposition solo au Metropolitan Museum of Art depuis Alfred Stieglitz, quarante ans plus tôt. Ses œuvres sont dans les collections du MoMA, du Whitney, de la Tate, du Jeu de Paume à Paris. Il a enseigné à Bard College pendant plus de quarante ans. Mais ce qui me touche, ce n'est pas la carrière. C'est la patience. La photographie contemporaine parle beaucoup de vision. Shore n'a pas une vision. Il a une discipline. Il se tient au même endroit jusqu'à ce que la lumière fasse son travail.

Quand je regarde Beverly Boulevard and La Brea Avenue aujourd'hui, je vois une énigme. Ce carrefour existe encore. Les enseignes ont changé. Les voitures sont différentes. Mais la géométrie est la même. Les lignes électriques. Les palmiers. Le ciel. Shore n'a pas photographié un moment. Il a photographié une structure. Quelque chose qui dure au-delà des détails. C'est peut-être ça, la leçon la plus difficile à apprendre de son travail : la photographie ne capture pas le temps qui passe. Elle capture le temps qui reste.

Je ne sais pas si je pourrais un jour prendre une photographie comme celle de Shore. Je ne suis pas sûr de vouloir le pouvoir. Ce qui me suffit, c'est de savoir que cette image existe. Qu'elle est là, dans un livre ou sur un mur, à rappeler qu'un carreford ordinaire de Los Angeles peut contenir tout ce que la photographie contemporaine a à dire sur le regard, la patience, et l'art de ne rien chercher. C'est peut-être ça, au fond, que je cherche quand je sors avec mon appareil. Pas la photo parfaite. Mais la photo qui dit : j'ai regardé ce que personne d'autre ne regardait.

Cet article a été publié dans le magazine Dans l'œil du photographe. Pour aller plus loin, retrouvez tous nos regards sur la photographie contemporaine et classique, nos tests matériel et la rubrique « Dans Mon Sac » sur notre site.