Regards · Le magazine

Todd Hido — #7589, House Hunting

Todd Hido photographie des maisons la nuit, et ce qu'il capture n'est pas l'architecture. C'est le vertige d'être seul devant une fenêtre éclairée.

La première fois que j'ai vu une photographie de Todd Hido, c'était dans une librairie à Paris, un samedi pluvieux de novembre. Je feuilletais un livre trop cher que je n'allais pas acheter — House Hunting, publié en 2001 — et je suis tombé sur cette maison. Rien de spécial : un pavillon de banlieue californienne, la nuit, avec une lumière jaune derrière les rideaux. Et pourtant je n'ai pas pu tourner la page. Je suis resté là, debout dans l'allée de la librairie, à regarder cette fenêtre comme si quelqu'allait m'ouvrir.

C'est ça, le pouvoir de Hido. Il ne photographie pas des maisons. Il photographie le moment où vous vous surprenez à espionner la vie des autres — et où vous réalisez que ce que vous espionnez, c'est votre propre solitude.

La série House Hunting a été réalisée entre 1997 et 2001, essentiellement autour de la Bay Area et de Los Angeles. Hido conduisait la nuit, parfois des heures, à la recherche de façades qui "parlaient". Il utilisait un appareil moyen format, des poses longues, et il shootait depuis sa voiture — ce qui explique le point de vue légèrement bas, légèrement en retrait, comme si vous étiez garé devant et que vous hésitiez à sonner.

La technique est aussi singulière que le sujet. Hido ne cherche pas la netteté absolue. Ses images sont souvent floues, teintées de grain, avec des couleurs qui semblent avoir été aspirées dans un rêve. Le vert des pelouses devient presque noir. Le jaune des lampes à incandescence devient orange, puis ambre, puis quelque chose de plus chaud que la réalité. Il développe lui-même ses négatifs, et il intervient sur les couleurs avec une liberté qui ferait grincer des dents les puristes du documentaire. Mais Hido n'est pas un documentariste. C'est un peintre qui utilise la pellicule comme de la peinture à l'huile.

Ce qui m'a toujours frappé dans ses images, c'est le silence. Pas le silence d'une absence, mais le silence d'une présence qui se tient. Derrière chaque fenêtre éclairée, il y a quelqu'un. Ou il n'y a personne. Les deux possibilités sont également dérangeantes. Hido ne nous dit jamais ce qui se passe à l'intérieur. Il nous laisse deviner, et c'est dans cette incertitude que l'image prend toute sa force.

J'ai essayé de faire ce qu'il fait, une fois. J'avais loué une voiture pour un reportage en banlieue parisienne, et à la fin de la journée, au lieu de rentrer, je suis resté dans le parking d'un centre commercial à attendre la nuit. J'avais mon Fuji X-T3, un trépied de voyage trop léger, et l'impression d'être un parfait crétin. J'ai shooté trois maisons avant de me faire repérer par un voisin qui m'a demandé si j'étais de la police. Mes images étaient techniquement correctes. Elles étaient mortes. Je n'avais pas la patience de Hido, ni son instinct pour la lumière, ni surtout cette capacité à transformer une banalité en énigme.

Parce que c'est ça, le talent de Hido : il ne choisit pas des sujets spectaculaires. Il choisit des pavillons identiques, des routes sans âme, des jardins oubliés. Et il les rend spectaculaires non pas en les transformant, mais en révélant ce qu'ils contenaient déjà — cette mélancolie américaine que David Lynch filme et que Raymond Carver écrit. Hido est dans cette lignée : le réalisme poétique du quotidien dévasté.

Son travail a souvent été comparé à celui de Stephen Shore ou de William Eggleston, les pionniers de la couleur américaine. Mais Hido est différent. Shore photographie le jour, avec une clarté clinique qui dit : "regardez, le monde est là, et il est étrange". Eggleston photographie des détails — un plafond rouge, une chaise verte — avec une intensité obsessionnelle. Hido, lui, photographie la nuit. Et la nuit change tout. La nuit efface les détails, uniformise les surfaces, et ne laisse passer que la lumière. C'est une réduction du monde à son essence émotionnelle.

Dans House Hunting, il y a cette photo — la #7589, celle de la librairie — où une maison basse, de style ranch, est prise de biais. La lumière du salon filtre à travers des rideaux tirés. On devine des meubles, peut-être un canapé. Devant, une pelouse trop verte, trop parfaite, comme un tapis de gazon synthétique. Et au-dessus, un ciel nocturne qui n'est pas noir mais bleu-gris, avec une texture de grain qui rappelle que cette image est un objet physique, une trace chimique, pas un pixel. Cette photographie me fait penser à toutes les soirées où j'ai regardé par la fenêtre en me demandant ce que les autres faisaient. Hido me répond : ils font exactement la même chose.

Cet article a été publié dans le magazine Dans l'œil du photographe. Pour aller plus loin, retrouvez tous nos regards sur la photographie contemporaine et classique, nos tests matériel et la rubrique « Dans Mon Sac » sur notre site.