Vivian Maier — Self-Portrait, 1954 : quand la photographie contemporaine regarde dans le miroir
La première fois que j’ai vu ce self-portrait de Vivian Maier, c’était dans une galerie du Xe arrondissement, un soir d’hiver où je m’étais réfugié pour échapper à la pluie. Le tirage était grand, presque trop grand pour ce qu’il montrait : une femme, un mur de briques, une ombre. Rien d’autre. Et pourtant, je suis resté là, devant cette image, longtemps. Parce que Vivian Maier ne se donne pas. Elle se cache. Et c’est précisément dans ce refus du spectacle qu’elle devient une figure essentielle de la photographie contemporaine.
Cette photo, prise en 1954, est de celles qu’on ne peut dater au contenu. Elle aurait pu être faite hier. On voit Maier de profil, dans un miroir probablement, le visage coupé, le regard détourné. Derrière elle, un mur de briques rougeâtres, un peu de ciel, peut-être un toit. Elle porte ce qui ressemble à un manteau sombre et un chapeau. Ses mains tiennent l’appareil — un Rolleiflex, ce format carré qu’elle aimait tant. On ne voit pas ses yeux. On ne voit pas son sourire. On ne voit pas sa vie. On voit seulement la preuve qu’elle était là, qu’elle a déclenché, qu’elle a choisi ce cadre plutôt qu’un autre.
C’est ça qui me fascine dans cette image : le refus. Vivian Maier a passé sa vie à photographier les autres. Des enfants dans les rues de Chicago, des hommes sans abri endormis sur des bancs, des passantes élégantes dans Manhattan, des autobus, des chats, des constructions en cours. Elle a fait plus de 150 000 négatifs. Elle était nounou pour gagner sa vie. Elle n’a jamais cherché à publier. Elle n’a jamais exposé de son vivant. Et quand elle se photographie elle-même, elle ne se donne pas en spectacle. Elle se montre comme elle montre les autres : en fragment, en ombre, en question.
Le mur de briques, dans ce Self-Portrait, n’est pas un décor. C’est un personnage. Il occupe plus de la moitié de l’image. Sa texture rugueuse, ses joints blancs, son rouge terne parlent d’une ville industrielle, d’un après-midi sans importance, d’un mur comme il en existe des milliers. Maier se colle à lui, comme si elle voulait devenir aussi anonyme que ce mur. Elle ne se met pas en valeur. Elle ne cherche pas la lumière. Elle se tient dans la pénombre qu’elle a choisie. Le sujet n’est pas elle. Le sujet est le fait qu’elle regarde.
Je me souviens avoir essayé de faire un autoportrait comme ça, avec mon propre miroir, un après-midi de confinement. J’avais un X-T3, un trépied, une idée de sérieux. Le résultat était affreux. Je souriais. Je me mettais de la lumière dans les yeux. Je voulais qu’on me trouve intéressant. Maier, elle, ne sourit pas. Elle ne veut rien de nous. Elle fait le portrait d’une photographe qui se refuse au portrait. Et c’est beaucoup plus troublant que n’importe quel autoportrait confessionnel.
Techniquement, l’image est caractéristique de son travail au Rolleiflex. Le format carré impose une symétrie silencieuse. Les tons sont doux, légèrement gris, comme si le soleil n’était jamais vraiment présent. La profondeur de champ est raisonnable : le mur est net, elle l’est aussi, mais pas plus qu’il ne faut. Il n’y a pas de noir profond, pas de blanc cramé. Tout est dans l’entre-deux, dans la grisaille morale d’une femme qui observe sans être vue. La photographie contemporaine a souvent cherché cette ambiguïté — entre présence et absence, entre révélation et secret. Maier l’a trouvée sans le savoir, ou sans le vouloir.
On raconte qu’elle a été découverte par hasard, en 2007, quand John Maloof a acheté une partie de ses négatifs aux enchères. Elle était morte depuis deux ans. Elle ne saura jamais qu’elle est devenue célèbre. Cette histoire fascine parce qu’elle inverse le mythe de l’artiste qui se dévoue pour la reconnaissance. Maier n’a rien dévoué. Elle a fait son travail, elle a gardé ses enfants, elle a développé ses pellicules dans sa salle de bain, elle a rangé les tirages dans des boîtes. Sa vie n’était pas une œuvre. C’était une vie. Et c’est peut-être pour ça que son œuvre nous touche autant.
Quand je regarde ce Self-Portrait de 1954, je ne vois pas une femme qui se cherche. Je vois une femme qui sait déjà. Elle sait qu’elle est là, dans cette ville, à cette heure, avec cet appareil. Elle sait que le mur est plus grand qu’elle. Elle sait que le regard qu’elle pose est aussi un regard qu’on posera sur elle, plus tard, sans qu’elle puisse répondre. Et elle accepte cette inégalité. Elle déclenche quand même.
C’est peut-être ça, le plus beau talent de la photographie contemporaine : donner à l’anonyme la force de l’archive. Vivian Maier n’était pas une artiste professionnelle. Elle n’était pas connue de son vivant. Elle n’a pas écrit de manifeste. Et pourtant, ce Self-Portrait de 1954 dit quelque chose d’essentiel sur ce que peut être le regard d’une femme qui refuse d’être regardée. Il dit que l’image n’a pas besoin de révéler tout son auteur pour être vraie. Il dit que l’ombre peut être plus éloquente que la lumière. Et il dit que, parfois, le plus beau portrait est celui qu’on ne comprend pas tout de suite — celui qui nous regarde en nous cachant ce qu’il pense.