W. Eugene Smith — Nurse Midwife, 1951 : quand la photographie documentaire devient acte de foi
Je me souviens d’avoir découvert Nurse Midwife dans une brocante, coincé entre des numéros de Paris Match et des catalogues de supermarché. C’était un Life du 3 décembre 1951, un peu jauni, avec une femme noire au visage fatigué en couverture. Je l’ai ouvert par hasard, pensant tomber sur une publicité pour lessive. J’ai refermé le magazine vingt minutes plus tard avec cette sensation rare que la photographie documentaire peut vous laisser : celle d’avoir été témoin de quelque chose d’essentiel sans vraiment comprendre pourquoi.
W. Eugene Smith a passé deux mois et demi à suivre Maude Callen dans une zone rurale de Caroline du Sud surnommée Hell Hole Swamp. Il ne photographiait pas une star, un événement ou une guerre. Il photographiait une femme de cinquante et un ans qui conduisait des milliers de kilomètres chaque année, réveillée à quatre heures du matin, payée deux cent vingt-cinq dollars par mois, pour aider des familles pauvres — principalement noires — à naître, guérir et mourir avec un peu de dignité. Life avait envoyé Smith pour un sujet médical. Il est revenu avec un acte de foi.
Maude Callen n’était pas un choix évident. À l’époque, Life préférait les couvertures spectaculaires : Hollywood, la guerre de Corée, les familles royales. Smith a insisté. Il voulait montrer une femme noire, non célèbre, dans une série de douze pages. Ce n’était pas seulement un choix éditorial. C’était politique. Dans un Amérique ségrégée, il offrait à ses lecteurs la possibilité de regarder une héroïne ordinaire avec la même intensité qu’ils réservaient aux couvertures glamour. Cette décision seule fait de Nurse Midwife un tournant de la photographie documentaire.
Ce qui me frappe quand je feuillette le reportage, c’est la patience du regard. Smith ne photographie pas la misère. Il photographie le temps. Le temps d’une route boueuse, d’une lampe à pétrole, d’une mère de dix-sept ans qui attend. Le temps d’une sage-femme qui se lève, qui prépare ses instruments, qui tient une main. Les images sont en noir et blanc, contrastées, sans dramaturgie. On voit Maude Callen penchée sur un lit, sa silhouette massive et douce découpée contre une fenêtre. On voit des mains qui se tendent, des visages plissés, des bébés nouveaux. Chaque cliché est un moment de vie, pas une mise en scène.
Smith avait cette capacité rare : il savait rester assez longtemps pour devenir invisible. Il ne débarquait pas, ne prenait pas sa photo et ne repartait pas. Il partageait le quotidien. Il montait dans la voiture de Maude Callen, dormait dans des maisons sans eau courante, mangeait ce qu’on lui offrait. Cette proximité se lit dans les images. Les gens ne posent pas. Ils le tolèrent. Ils continuent leur vie pendant que lui travaille. Et c’est peut-être le secret le plus difficile de la photographie documentaire : ne pas être assez important pour interrompre le réel.
Je me souviens avoir essayé, une fois, de faire un reportage long sur un boulanger dans ma ville. J’avais prévu trois jours. Au bout de six heures, je commençais à encombrer la scène. Le patron me parlait, les clients se retournaient, la pâte semblait se pétrir différemment. Je suis reparti avec de jolies images et le sentiment d’avoir trahi le sujet. Smith, lui, reste deux mois et demi. Il n’a pas peur de devenir inutile. Il sait que l’image arrive quand on a cessé de chercher à être intéressant.
La séquence la plus forte du reportage montre Maude Callen lors d’un accouchement difficile. Le visage de la jeune mère, les mains de la sage-femme, la tension dans la pièce. Smith est là, immobile, comme s’il n’existait pas. Il ne montre pas la douleur pour la dramatiser. Il la montre parce qu’elle fait partie du travail. Et c’est le travail de Maude Callen — pas la douleur — qui est le vrai sujet. La photographie devient alors un hommage à une forme d’attention presque oubliée : celle de quelqu’un qui se lève, nuit après nuit, parce que d’autres ont besoin d’elle.
Après la publication, Life a reçu des milliers de lettres. Des lecteurs, des grandes villes comme des petits villages, ont envoyé des dons en pièces et en billets. On a dépassé les vingt mille dollars, une somme considérable pour l’époque. Cet argent a permis de construire une clinique à Pineville, où Maude Callen a continué à travailler jusqu’à sa retraite en 1971. Smith n’avait pas seulement fait une belle série. Il avait changé une vie, et peut-être plusieurs.
Quand je regarde Nurse Midwife aujourd’hui, je pense à la fragilité du photojournalisme. Le reportage long, le temps passé, la confiance gagnée, tout cela a disparu de la plupart des magazines. On veut du immédiat, du spectaculaire, du viral. Smith travaillait dans l’opposé exact. Il croyait qu’une photographie pouvait attendre le bon moment, puis attendre encore le bon lecteur, puis attendre le regard qui s’y poserait des années plus tard.
Maude Callen est morte en 1990, à quatre-vingt-onze ans. Elle a reçu des honneurs tardifs, un diplôme honorifique, une bourse à son nom. Mais ce que Smith a fait en 1951 reste peut-être le plus beau des hommages : il l’a regardée avec une intensité totale, sans condescendance, sans piétisme, sans volonté de la transformer en symbole. Il l’a laissée être une femme au travail, dans toute sa complexité.
C’est cette tension qui fait la force du reportage. Maude Callen est à la fois ordinaire et extraordinaire. Elle change des vies, mais elle paie sa voiture elle-même. Elle traverse des routes de boue, mais elle est photographiée comme une figure de la Renaissance. Smith ne tranche pas. Il montre la contradiction, et il la rend belle.
Quand je prépare un portrait aujourd’hui, je reviens souvent à Nurse Midwife. Pas pour copier la technique de Smith, mais pour me rappeler que le plus difficile n’est pas de faire une belle image. Le plus difficile est de mériter le temps que l’on demande aux autres. De ne pas devenir un parasite avec un appareil. De partir avec quelque chose de plus qu’une carte mémoire pleine : une reconnaissance.
Life a publié douze pages de ce reportage. Douze pages de photographie documentaire pure, sans discours lourd, sans leçon de morale. Juste une femme, sa voiture, ses nuits, ses mains. Et au milieu, la preuve silencieuse que regarder quelqu’un avec assez de patience peut être une forme de respect. C’est peut-être pour ça que je garde ce numéro de Life dans mon bureau. Pas comme un musée. Comme un rappel.