Regards · Le magazine

William Klein — Gun 1, New York, 1955

William Klein a transformé la photographie de rue en la détruisant. Gun 1, New York, 1955, est son manifeste visuel le plus violent et le plus honnête.

Je me souviis du premier contact que j'ai eu avec William Klein. C'était à la librairie du Jeu de Paume, il y a une dizaine d'années. J'avais ouvert son livre Life Is Good and Good For You in New York par hasard, et la première image m'a fait reculer physiquement. Un enfant qui pointe un pistolet droit sur l'objectif. Le visage tordu par une grimace de rage. Le grain comme du sable noir jeté sur du papier. William Klein n'a pas photographié New York. Il l'a agressée.

Klein est né en 1926 à Manhattan, dans une famille juive immigrée et pauvre. Il a quitté les États-Unis en 1948 après son service militaire en Allemagne et en France, et il ne reviendra à New York que pour quelques mois en 1954. C'est durant ce bref retour qu'il réalise le travail qui changera la photographie pour toujours. Il a 28 ans. Il n'a aucune formation en photographie. Il a étudié la peinture avec Fernand Léger à Paris. Et c'est précisément parce qu'il ne connaît pas les règles qu'il va les exploser toutes.

Gun 1, New York est la photographie la plus célèbre de cette série. On y voit un enfant de onze ans, peut-être douze, qui tient un revolver de jouet — ou peut-être pas — braqué vers l'objectif. Le visage est déformé par une colère théâtrale, presque grotesque. Les yeux sont plissés. Les dents sont serrées. Le fond est un mur de briques peinturluré de graffitis. L'image est floue, surexposée, grainée jusqu'à l'abstraction. Techniquement, c'est un désastre. Artistiquement, c'est une bombe.

Klein utilisait un appareil 35 mm — souvent un Nikon — avec des objectifs grand-angle et téléobjectif qu'il alternait brutalement. Il forçait le grain en poussant les pellicules. Il acceptait le flou de bougé. Il cadrait de travers. Il faisait tout ce que les manuels d'époque interdisaient. À une époque où la photographie de rue cherchait la décence — la dignité des pauvres chez Walker Evans, la géométrie parfaite chez Henri Cartier-Bresson — Klein a choisi l'indécence. Il a photographié les gens de trop près, avec un grand-angle qui déforme les visages, dans des poses violentes et ridicules.

Le livre Life Is Good and Good For You in New York a été publié en 1956 aux Éditions du Seuil, après avoir été refusé par tous les éditeurs américains qui trouvaient que Klein montrait New York comme "un taudis". Le titre lui-même est une ironie : il est tiré d'un slogan publicitaire d'une compagnie d'assurances. Klein a gagné le prix Nadar en 1957 pour ce livre. Il est devenu l'un des pères de la street photography sans jamais vouloir l'être.

Ce qui me fascine dans Gun 1, quand je la regarde aujourd'hui sur mon écran, c'est son refus de la compassion. La photographie humaniste montre les exclus avec tendresse. Klein les montre avec agressivité. L'enfant au pistolet n'est pas une victime. C'est un acteur. Il joue la violence qu'il voit autour de lui. Il imite les films de gangsters. Il répète les gestes du monde. Et Klein, au lieu de le prendre de haut avec une téléobjectif à distance respectable, se met à sa hauteur — littéralement, avec un grand-angle à quelques centimètres — et le regarde dans les yeux.

Klein a ensuite réalisé des livres sur Rome (1959), Moscou et Tokyo (1964), puis Paris (2002). Il est devenu photographe de mode pour Vogue, réalisateur de films comme Qui êtes-vous, Polly Maggoo ? (1966) et Mister Freedom (1968), et a produit plus de 250 publicités. Il est mort à Paris en 2022, à 96 ans. Son travail est dans les collections du MoMA, du Centre Pompidou, de la Tate Modern.

Mais c'est Gun 1 qui reste son coup de poing le plus direct. Quand je sors avec mon Fuji X-T4 et que je cherche la belle lumière dorée, je pense à Klein qui photographiait au flash en plein jour, qui forçait le grain jusqu'à le rendre visible comme une texture de peau, qui disait que si tes photos ne sont pas bonnes, c'est parce que tu n'es pas assez près. La photographie contemporaine a besoin de plus de Klein. Moins de décence, plus de vérité brute.

Je ne sais pas si j'oserais un jour prendre quelqu'un de aussi près, avec autant de violence. Je ne sais pas si j'en ai le courage. Mais quand je regarde cette image, je comprends que la photographie la plus honnête est souvent la plus dérangeante. Un enfant avec un pistolet de jouet, une grimace de rage, et un photographe qui refuse de reculer. C'est tout. Et c'est déjà trop.

Cet article a été publié dans le magazine Dans l'œil du photographe. Pour aller plus loin, retrouvez tous nos regards sur la photographie contemporaine et classique, nos tests matériel et la rubrique « Dans Mon Sac » sur notre site.